Project X


Le site « AllocCiné » rapporte le propos de l’un des scénaristes : « D’entrée de jeu, on voulait parler de la fête de lycée la plus déjantée de tous les temps. Il était évident qu’il nous fallait un lance-flammes. » Cette phrase traduit d’emblée l’état d’esprit du film : foutraque et déjanté,…

Thomas est un jeune lycéen timide et introverti (« c’est un looser » dit son père) qui décide de profiter de l’absence de ses parents pour organiser sa fête d’anniversaire dans leur grande maison avec piscine et jardin. Mais son copain Costa décide de faire de lui un lycéen populaire en organisant la plus belle fête d’anniversaire possible et en lançant les invitations par SMS et Internet,…. Evidemment, au lieu des cinquante invités maximum attendus, on assiste à une marée humaine qui déferle sur ce quartier chic : cinq cents, mille, deux mille personnes ?

Comme on peut s’y attendre la suite du film est un vaste n’importe quoi, aboutissant, après les plaintes des voisins, à l’arrivée de la télévision alertée par l’évènement puis à un débarquement de forces de police avec, entre temps, une incursion au lance-flammes d’un vendeur de drogue floué. Finalement, Thomas aura réussi à détruire entièrement la maison familiale, à incendier la moitié du quartier et passera le reste de sa vie à rembourser les dégâts occasionnés par sa première fête d’anniversaire. Mais ça lui permet d’être enfin un « lycéen populaire », connu de tous et même son père, contemplant les débris de sa maison, ne pourra s’empêcher d’exprimer une certaine fierté vis-à-vis de son fils capable de rassembler plusieurs milliers de personnes.

On aurait pu s’attendre avec ce film à un clone « d’American Pie » (qui est très probablement le film le plus consternant de l’histoire du cinéma) et on a autre chose : quelque chose de totalement destructeur qu’on verrait volontiers comme un petit cousin de « If » (1969) ou de « Britannia Hospital » (1982) de Lindsay Anderson (en moins bien, tout de même) et une critique en filigrane du besoin généré par nos sociétés d’être absolument « populaire » (hélas, il semblerait que des spectateurs n’aient pas vu cet aspect et aient pris ce film au premier degré, se rendant coupables eux-mêmes de désordres ayant entraîné la mort d’une personne).

Bref, on peut être consterné par la représentation de la débauche présente dans ce film ou jubiler en prenant cela comme un théâtre de guignol.

Mais s’agit-il d’un simple film de divertissement ou d’une critique de la société moderne ? Pas seulement ! Car, même si cela a très certainement échappé aux réalisateurs, ce film reprend dans ses grandes lignes un phénomène bien connu des ethnologues qui aboutit à l’acquisition de prestige par la destruction de ses propres biens.

Décrit dès les années 1880 par l’ethnologue Franz Boas, le Potlatch est une pratique d’échange particulièrement prisée par les indiens Kwakiutl de la Colombie britannique qui, au cours de grandes cérémonies, invitent d’autres tribus et leur offrent non seulement des biens mais aussi, selon l’ethnologue Marcel Mauss (dans « Essai sur le Don » de 1923), « des politesses, des festins, des rites, des femmes, des enfants, des danses, des fêtes… » . Ces échanges sont avant tout des dons qui sont faits par la tribu invitante dans le but d’humilier les invités qui sont obligés d’accepter ces dons. En retour, les invités deviendront ultérieurement des invitants au cours d’une autre cérémonie mais ils devront alors donner plus qu’ils n’ont reçu auparavant : donner, recevoir, rendre sera donc la triple obligation du Potlatch.

Ces échanges ne se feront cependant pas n’importe quand : ce sera à l’occasion d’une cérémonie pour la dation d’un nom à un enfant, d’un mariage, d’une initiation, de la construction d’une maison,… c’est cette cérémonie qui donnera une valeur sociale à un évènement de la vie quotidienne et ce sont les cadeaux qui ratifieront cette valeur.

Mais celui qui donne, quitte à se ruiner pour cela, gagnera en prestige et en puissance aux yeux des autres. Comme l’écrit Marcel Mauss « l’obligation de donner est l’essence du Potlatch (…) Un chef doit donner des potlatch, pour lui-même, pour son fils, son gendre ou sa fille, pour ses morts . Il ne conserve son autorité sur sa tribu et sur son village, voire sur sa famille, il ne maintient son rang entre chefs – nationalement et internationalement – que s’il prouve qu’il est hanté et favorisé des esprits et de la fortune , qu’il est possédé par elle et qu’il la possède ; et il ne peut prouver cette fortu­ne qu’en la dépensant, en la distribuant, en humiliant les autres, en les mettant « à l’ombre de son nom . » On acquiert donc du prestige par la dépense, voire par la destruction de ses biens (selon Mauss, les Haïda disent « tuer » la richesse).

En détruisant, involontairement, la maison de ses parents, en brûlant la moitié de son quartier (donc de son groupe territorial d’appartenance) le jeune Thomas gagne en force et en prestige auprès de ses pairs mais aussi auprès de son père (mais heureusement, la toute dernière scène permet en une pirouette de nous raccrocher à des valeurs qui nous sont plus habituelles). Dans son « essai sur le don », Marcel Mauss pensait que le Potlatch était une pratique amenée à disparaitre face au fameux « homo-oeconomicus » : « Ce sont nos sociétés d’Occident qui ont, très récemment, fait de l’homme un « animal économique ». Mais nous ne sommes pas encore tous des êtres de ce genre. Dans nos masses et dans nos élites, la dépense pure et irrationnelle est de pratique courante ; elle est encore caractéristique des quelques fossiles de notre noblesse. L’homo oeconomicus n’est pas derrière nous, il est devant nous ».

Ce que « Projet X » nous montre (involontairement), c’est que rien n’est moins sûr.

T.R.

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